Sentiers

Entre deux

Accueil > Pierre sur pierres ... > Lumières et victuailles … même l’hiver !

Lumières et victuailles … même l’hiver !

jeudi 29 décembre 2016

Noël, ses lumières, ses repas copieux ! Et pourtant nous sommes loin des longues journées estivales, des savoureuses cerises cueillies sur l’arbre, des myrtilles qui arrêtent le randonneur, des grains grappillés dans les vignes ! La fable nous le rappelle : « La Cigale, … /Se trouva fort dépourvue /Quand la bise fut venue ». Et nous, pauvres humains, bien incapables, à l’inverse de la marmotte ou de l’ours, d’absorber en été nos besoins de l’année, il nous faut manger l’hiver des aliments conservés, en terre, au sec, au froid, au sel, au sucre, dans l’alcool ou le vinaigre, avec des levures ou au contraire stériles, sur pattes (viande), etc.

Quel rapport avec la lumière ? Aujourd’hui l’électricité issue de sources renouvelables intermittentes non pilotables (éolien, photovoltaïque notamment) est parfois déclarée à parité réseau [1], c’est à dire produite à un coût inférieur au prix de détail de l’électricité vendue sur le réseau électrique interconnecté. Plus aucune raison, affirme ses défenseurs, de ne pas passer à une électricité 100% issue de sources renouvelables, sans nucléaire ni combustible fossile [2]. Laissant entendre qu’un kiloWattheure étant toujours un kiloWattheure, il est aisé d’éluder ou de réduire tout l’appareillage qui permet de disposer d’électricité quand on s’en sert et non de s’en gaver quand elle ne coûte rien ou presque. Les kiloWattheures, notamment solaires, c’est comme les kilocalories, ce n’est pas quand il s’en produit le plus qu’on en a le plus besoin.

Revenons à notre analogie : un électron est un électron, un kiloWattheure est un kiloWattheure comme un œuf est un œuf. Mes grands parents, instruits sans doute des périodes de disette, avaient un poulailler au fond du jardin de leur maison à Marseille. Les poules mangeaient une partie des déchets alimentaires, les vers de terre et un peu pain qu’apportaient les enfants. De 2 à 4 œufs par jour et un coq pour réveiller tout le monde ! Quel était le coût de ces œufs ? Sans doute rien aux yeux de mes grands-parents une fois bricolé le poulailler avec un peu de grillage récupéré.

En 2015, les œufs étaient payés entre 5 et 6 € les 100 au producteur [3], un prix sensiblement identique à ce qu’il était déjà en 2011 [4], soit de 0,05 à 0,06 € l’œuf. La grande et moyenne distribution (GMD) les vend entre 0,19 et 0,45 € pièce en fonction de la qualité, de la taille et du conditionnement [5] soit entre 3 et 7 fois le prix moyen au producteur. Encore s’agit-il d’un œuf dans sa coquille, non cuisiné. Le manger dans un restaurant, en omelette par exemple, mettrait cet œuf à plus de 5 € pièce. Entre l’œuf produit et l’œuf consommé, le prix est multiplié par 100. Est-ce le même œuf ?

Pourquoi en irait-il si différemment entre un électron ou un kiloWattheure produit et un électron ou un kiloWattheure consommé ?

Il faut 300 à 400 kg de production végétale chaque année pour assurer notre nourriture. Mais entre cette production, essentiellement estivale, et la disponibilité alimentaire variée au jour le jour, un système complexe est nécessaire et cela coûte cher ! L’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires nous donne à percevoir l’ordre de grandeur des coûts de tout ce qui permet l’adaptation, la régularité, la sécurité de la mise à disposition des ressources alimentaires.

Le prix du blé évolue et passe de 0,10 à 0,20 €/kg en 10 ans avec un triplement possible lors de la crise alimentaire de 2008. Encore ce prix [6] inclut-il déjà certaines opérations de stockage à la ferme et de transport aux organismes de collecte. Chacun pourrait en acheter à ce prix ou presque et faire son pain.
Pourtant, le prix de la baguette, certes plus stable que celui du blé, atteint 3,5 €/kg, de 15 à 20 fois le coût de la denrée de base, alors même qu’elle est plus chargée en eau que la farine de blé. Il a fallu stocker les grains dans la durée sans qu’ils ne pourrissent ni que les rongeurs s’en régalent, les réduire en farine, l’homogénéiser pour lui garantir ses propriétés panifiables, transporter et distribuer celle-ci tout au long de l’année, la transformer en pain et proposer ce dernier aux consommateurs finaux.


Le coût d’aliment pour produire 1 kg de carcasse de porc est de 0,60 €, l’équivalent du prix de 3 kg de blé [7]. La carcasse est vendue autour de 1,4 €/kg, moins cher que son coût de production. On comprend le désespoir et la colère des éleveurs.


Malgré cela, pour passer au produit que nous mangeons en toute saison et à n’importe quel repas, un nouveau saut est nécessaire. Le jambon cuit vaut 7 à 10 fois le coût de la carcasse de porc [8]. Cet écart a les mêmes justifications que celui entre le blé et le pain : un ensemble d’opérations, de transformations, de pertes, de transports, de conservations, tout au long d’une filière productive qui fait d’un animal sur patte des tranches de jambon disponibles quand les consommateurs en ont besoin, et ceci sans ajouter les coûts de conservation et de préparation au sein des ménages (frigo, cuisinières, etc.).

Ainsi, avec 1 à 1,5 kg de blé par jour, nous serions susceptibles de satisfaire largement nos besoins énergétiques ainsi que ceux d’un cochon qui nous apporterait les protéines animales recommandées (100 g de jambon). Le coût de la matière première (le blé) ne serait que de 0,20 à 0,30 €. Et pourtant nous allons payer de 15 à 25 fois ce prix, environ 5 € pour cette diète monotone, et davantage si l’on veut de produits préparés près à consommer. On apprécie ainsi grossièrement l’ordre de grandeur du coût du système qui nous permet de préparer de bons repas à Noël. Le prix de la denrée alimentaire brute est négligeable. La production d’un kg de blé supplémentaire en été ne nous serait d’aucun secours.

On connait périodiquement des surproductions agricoles et parfois des révoltes au cours desquelles les paysans répandent des excédents sur les routes ou les cours de sous-préfectures. On a connu de même des épisodes au cours desquels il fallait payer pour se débarrasser des kiloWattheures en trop. Mais, nous connaissons aussi des périodes, comme au cours de ce mois de décembre 2016, où un régime anticyclonique concerne une bonne partie de l’Europe, fait couler un air froid et sans vent, maintient les vallées sous un couvercle de brouillards et de nuages. Les besoins en lumière et dispositifs de chauffage sont importants et appellent une forte quantité d’électricité. Par vent faible, les éoliennes produisent peu, durant les longues nuits d’hiver le solaire est inutile, de jour, sous les nuées ou les rayons obliques, c’est guère mieux, avec les faibles pluies, les lacs de montagne sont encore vides, et trop de centrales nucléaires sont en arrêt [9]. Les centrales à charbon et à gaz d’Europe doivent fonctionner à plein régime émettant quantités de particules fines (pollution atmosphérique) et des gaz à effet de serre (réchauffement du climat).

Un tel constat condamnerait-il la production électrique intermittente et de proximité ? Non évidemment, pas davantage que le maintien d’un système alimentaire sophistiqué ne s’oppose à l’autoconsommation alimentaire et à l’épanouissement des circuits courts de distribution. Il y a quelques années, un étudiante avait orienté son travail sur l’autoconsommation de la production agricole et elle était arrivée à une estimation en volume autour de 15 % pour une population agricole de quelques pour-cent, incluant sa propre consommation, mais aussi celle d’une parentèle élargie. Auto-production et circuits courts avant la lettre ? Curieusement, bien des gestionnaires de réseaux électriques ont ce même pourcentage en tête, 15 à 20 %, comme la part de production électrique qui peut venir de ressources non pilotables sans bouleverser le système climatique.
Retenons simplement que le prix du repas de fête ne peut être le même que celui du blé chez l’agriculteur au moment de la moisson et, de même, que le prix de la lumière à Noël est forcément plus onéreux que celui de la fin juin à midi. Résonance n’est pas raisonnement, les analogies entre système alimentaire et système électrique trouve assez vite leurs limites. En revanche, vouloir imposer une représentation simpliste fait juste perdre la perception d’une réalité irrémédiablement complexe.


[2L’ADEME a un discours un peu plus sophistiqué mais de même orientation

[5Monoprix, œufs

[6La référence retenue comme prix du blé tendre meunier à la première mise en marché est, faute de mieux, la cotation départ Eure et Eure-et-Loir.

[7Il faut approximativement 3 calories végétales pour produire 1 calorie de viande de porc.

[8Le produit de charcuterie dont l’observatoire analyse la formation du prix au détail est l’ensemble des jambon cuits vendus en GMS à la coupe ou en libre service et, dans ce cas, préparés et emballés en amont dans l’industrie de la charcuterie ou dans le laboratoire du magasin. Les prix sont donc des moyennes tous jambons cuits.

[9Cette situation a été analysée après la publication de cette brève : Le vent pourrait-il remplacer le nucléaire ?

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)