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Forte probabilité d’accident nucléaire majeur en Europe annonce Bernard Laponche

dimanche 24 août 2014, par André-Jean

“Il y a une forte probabilité d’un accident nucléaire majeur en Europe” déclare Bernard Laponche lors d’un interview publié par Télérama le 18 juin et mis à jour le 11 août 2014. Quelle base statistique justifie une affirmation aussi inquiétante ? L’article mérite analyse. Les extraits sont en italique et en retrait, les commentaires suivent.

La nature même de la technique est donc source de risques multiples : s’il y a une panne dans les barres de contrôle, il y a un emballement de la réaction en chaîne, ce qui peut provoquer une explosion nucléaire ; s’il y a une fissure dans le circuit d’eau, il y a perte de refroidissement, la chaleur extrême détruit les gaines du combustible, certains produits radioactifs s’échappent, on assiste à la formation d’hydrogène, cet hydrogène entraîne des matières radioactives et peut exploser.

Bernard Laponche est un spécialiste comme cela est expliqué dans l’article. Il sait donc parfaitement que l’impossibilité éventuelle et simultanée d’une chute automatique de l’ensemble des barres de contrôles et des barres d’arrêt pourrait provoquer un accident majeur, la destruction de l’installation, certainement des dégats extérieurs, mais en aucun cas une explosion nucléaire entendu au sens commun. Pourquoi se prête-t-il à la tromperie de ses lecteurs ?

Oui le dégagement d’hydrogène à l’occasion d’un défaut de refroidissement d’une centrale comporte un risque important et ce risque a bien provoqué des explosions à Fukushima, aggravant passablement la situation. Ceci étant, l’hydrogène est utilisé dans d’importants secteurs de l’industrie. Des réseaux de transport et de stockage de l’hydrogène ont même été créés au nord du pays. L’hydrogène est également évoqué comme un important vecteur et support de stockage énergétique dans la perspective du développement des énergies renouvelables. Qu’il soit extrêmement explosif n’induit pas qu’il explose à tout bout de champ et dans toutes ses utilisations. Il aurait donc été intéressant que Bernard Laponche explicite comment on sait aujourd’hui réduire à très peu le risque d’explosion de quantités d’hydrogène bien plus considérables que celles éventuellement générées dans une perte de contrôle du coeur d’un réacteur nucléaire. Il aurait été intéressant de décrire les dispositifs techniques mis en place pour répondre à cette éventualité dans les centrales actuelles, au moins en France si je ne me trompe.

Avec Superphénix, on changeait de modèle de réacteur. Et heureusement qu’on l’a arrêté en 1998, car il était basé sur l’utilisation du plutonium. Le plutonium est un million de fois plus radioactif que l’uranium. Comment a-t-on pu imaginer faire d’un matériau aussi dangereux le combustible d’une filière de réacteurs exportable dans le monde entier ?

Le plutonium est bien un élément extrêmement dangereux et toxique. Mais pas beaucoup plus que le combustible des centrales actuelles. Il n’est pas un million de fois plus radioactif que l’uranium 235 et il est déjà présent dans le MOX, le combustible actuel. Pourquoi affirmer des arguments délibérément faux ? Pourquoi omettre que l’un des arguments majeur en faveur des surgénérateurs ou à neutrons rapides (tel Phénix toujours en fonctionnement, ou Astrid, réacteur expérimental de 4e génération) est précisément de permettre la valorisation en même temps que la destruction du plutonium ? Bernard Laponche souhaiterait-il ne pas voir se développer des techniques qui résolvent le problème d’ « un matériau aussi dangereux ». Car, oui, les déchets à très forte activité et très longue vie produits par la filière nucléaire actuelle soulèvent de redoutables problèmes, notamment de stockage. Bernard Laponche craindrait-il que le développement de techniques réduisant ces déchets particulièrement dangereux enlève un motif de contestation de toute forme d’exploitation de l’énergie d’origine nucléaire ?

Chaque pays assure que ses réacteurs sont mieux que les autres. Avant Fukushima, le discours des Japonais était le même que celui des Français. On en est déjà à cinq réacteurs détruits (Three Mile Island, Tchernobyl, et trois réacteurs à Fukushima) sur quatre cent cinquante réacteurs dans le monde, des centaines de kilomètres carrés inhabitables. La probabilité théorique, selon les experts de la sûreté nucléaire, devait être de un pour cent mille « années-réacteur » [une année-réacteur, c’est un réacteur fonctionnant pendant un an, NDLR], voire un million d’années-réacteur pour un accident majeur, type Tchernobyl ! La réalité de ce qui a été constaté est trois cents fois supérieure à ces savants calculs. Il y a donc une forte probabilité d’un accident nucléaire majeur en Europe.

Le mélange de probabilités qui ne portent pas sur les mêmes objets statistiques n’est pas digne d’un homme qui revendique un discours de scientifique. Elle signe la mauvaise fois de l’auteur de ces propos. Elle disqualifie évidemment la suite des affirmations, non comme formulation de choix personnel dont je partage certains du reste, mais comme avis prétendument d’expert scientifique certainement.
Signaler le montant des dégâts tel qu’estimé par l’IRSN si, par malheur, un accident majeur devait advenir en France (plus de 400 milliards d’euros) aurait suffit à montrer l’ampleur de la menace. Face à l’éventualité d’un tel désastre, en outre, il est aisé d’argumenter sur le fait que les estimations de probabilité n’apporte pas grand aide à la décision (dommages infinis X probabilité nulle = risque incalculable). N’est-on pas typiquement dans le champ d’application du principe de précaution ?

Et puis j’ai commencé à militer à la CFDT, après 68, et on s’est intéressé aux conditions de travail des travailleurs de la Hague.

La révélation des conditions de travail mené par la CFDT et Bernard Laponche a été tout à fait remarquable. Elle mérite d’être poursuivie tant des progrès sont encore nécessaires. Qu’il y ait encore trop d’accidents et d’atteintes à l’intégrité et la santé des travailleurs du nucléaire ne devrait pas occulter pour autant une approche comparative dans un propos qui se veut un argumentaire. Bernard Laponche ne peut ignorer qu’il y a infiniment plus d’accidents humains dans les autres filières énergétiques que dans le nucléaire, le pire étant le charbon (Voire notamment la page du site de Jean-Marc Jancovici sur Est-ce dangereux d’utiliser du charbon ?). Et ceci sans compter les millions de morts prématurés par an que dénonce l’OMS du fait de la pollution atmosphérique des combustibles fossiles. Pourquoi deux poids, deux mesures ?

“Les Allemands étudient des réseaux qui combinent biomasse, hydraulique, éolien, photovoltaïque. Ils réussissent la transition énergétique. Parce qu’ils l’ont décidée.”

On ne peut qu’espérer la réussite de la transition énergétique allemande, au final sans nucléaire (y compris d’importation de Belgique ou de France) et sans charbon. Pour l’heure, à regret, on observe que ce pays i) reste de très loin le plus émetteur de gaz à effet de serre de l’UE, y compris presque par habitant après le Danemark, ii) augmente ses émissions depuis 2 ans à présent, et les augmente plus que son taux de croissance économique, iii) a repris l’exploitation massive du lignite, le plus polluant des combustibles fossile au détriment de populations qui doivent être déplacées pour libérer les espaces naturels qu’elles occupaient, iv) déclare récemment, par la voix de sa Chancelière, Angela Merkel, que la transition énergétique reste « une tâche herculéenne ».

Par l’arrogance du Corps des ingénieurs des Mines, d’une part, et la servilité des politiques, de l’autre. Une petite caste techno-bureaucratique a gouverné les questions énergétiques depuis toujours, puisque ce sont eux qui tenaient les Charbonnages, puis le pétrole, et ensuite le nucléaire. Ils ont toujours poussé jusqu’à l’extrême, et imposé aux politiques, la manie mono-énergétique.

Et ce jugement brutal ne serait-il pas de l’arrogance ?
Comment parler de manie mono-énergétique ? Aujourd’hui comme par le passé, il suffit de regarder les chiffres que Bernard Laponche connait fort bien pour se convaincre qu’il dit n’importe quoi !

Bien d’autres points de l’article mériteraient discussion ... Malheureusement l’enflure, la mauvaise foi, les mensonges parfois, desservent la cause honorable de l’auteur des propos recueillis et affaiblissent la thèse qu’il veut soutenir.


Voir en ligne : Bernard Laponche : “Il y a une forte probabilité d’un accident nucléaire majeur en Europe”

Messages

  • L’interview commence par "Il est des leurs " ce qui est supposé donner du poids à une opinion issue d’une "caste " dénoncée par l’ interviewé.....
    Quelle autre légitimité à cette pensée ? Aucune .....Ni les pairs, ni les politiques : y en a-t-il d’autres ?

  • Je m’apprêtais à défendre Bernard Laponche, que j’ai eu autrefois comme DG à l’AFME, où nous travaillions de concert pour développer les économies d’énergie. Je l’ai beaucoup apprécié à l’époque, et j’ai continué de l’apprécier ensuite au travers de ses bouquins souvent écrits avec Benjamin Dessus. Ce que j’ai aimé chez lui, c’est la rigueur de la pensée au service d’une cause militante, c’est à dire surtout la volonté de toujours démontrer et non d’affirmer, quel que soit le sujet, notamment sur la question de la dangerosité et de l’inutilité du nucléaire.
    Mais là, j’avoue être quelque peu désarçonné. Je suis allé lire son interview sur Télérama, et c’est pire que ce que je pouvais imaginer en lisant votre point de vue. Inutile d’en rajouter, ce que vous dites est parfaitement exact, et j’ai vraiment beaucoup de peine de constater comment une pensée claire et rigoureuse au service d’un militantisme assumé s’est maintenant transformée en un tissu d’affirmations sinon mensongères, du moins erronées et indignes de lui. Le militantisme a pris le pouvoir, tous les moyens devenant bons pour défendre ce qui est devenu une simple croyance aveugle.
    Dommage.
    J.J.Vollmer
    Ingénieur en Génie Atomique
    (pas X, mais "des leurs" aussi...)

  • Nouvelle déception à l’égard de Global Chance et cette fois vis-à-vis de Benjamin Dessus. L’échange autour d’une lecture tendancieuse du rapport du GIEC qui vise à faire considérer le méthane comme la principale préoccupation concernant le climat.
    Oui le méthane est un sujet sérieux (surtout d’ailleurs le méthane qui pourrait s’échapper du fait du réchauffement climatique plus que des déperditions des activités humaines), mais oui aussi, le problème majeur est bien les émissions de CO2 liées aux combustibles fossiles.
    La controverse est sur le site d’Alternatives Economiques.
    Merci à Cédric Philibert d’avoir relevé ces errements.

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